jeudi, 20 avril 2006
le 12 avril à Moscou
Maud a pris l'avion depuis Pékin pour regagner Paris puis Bordeaux, et Stéphane le train. Sept jours et six nuits plus tard il parvient à Moscou. Il écrit ce texte court d'impressions dans le train de nuit qui le mène à Riga. Le détour par les pays baltes est presque obligatoire car il est très compliqué de passer en Biélorussie (régime). Dans quelques heures, une douzaine, il sera en Europe.
Moscou, Iaroslav, 18H00. Il n’y a pas de retard. Presque pas une minute à perdre. Le jeune homme descend du train, doit regagner une autre gare. A Moscou, c’est l’heure de l’alcool, bouteille à la main, on fume, boit, marche, il pleut, évite les flaques, remet la bouteille aux lèvres. Il va falloir changer de trottoir. Et puis ce train pour Riga... Le jeune homme traverse, le métro, en bas, ne le prend pas et choisit une voiture, un taxi. Le chauffeur a un blouson en cuir et une grosse voiture noire. Il ne sourit pas. Ils vont à cette gare qui conduit les voyageurs à Riga, Rizhskaya. Le chauffeur évite les voitures, du poignet, un coup sec, la voiture tangue, le jeune homme garde un air ferme, sans émotion. Le chauffeur est en cuir, même texture que l’intérieur en plastique de sa voiture. Ses cheveux sont gras, collés. Le jeune homme est bientôt à la gare. Il sort, court, cherche un billet de train, de l’argent, à manger, entre dans un supermarché de quartier. Puis il regarde un téléviseur et une émission russe dans le hall de la gare. L’émission est brouillée, des enfants chantent en direct. Il voit passer des belles femmes, c’est important les belles femmes. Des bas, des jupes. Les gens prennent soin, on se regarde. Plusieurs semaines que le jeune homme n’en a pas vu. Il était à l’Est, loin à l’Est. Dans des pays où les enfants jouent avec la terre des trottoirs qu’il n’y a pas.
Les femmes ont les cheveux blonds, blancs. Et puis le jeune homme est dans le train.
Il sent que quelque chose a changé. Rien n’a changé à Moscou. Une ville éclaire au dehors, comme tous les soirs sans doute. Et des gens regardent cette ville. Comme des gens qui regardent une ville dans un train, derrière la fenêtre. Des gens qui regardent une ville qu’ils quittent. Un couple est à la fenêtre. La femme tend sa main à plat et l’homme frappe à l’intérieur avec la sienne. Ces gens regardent cette ville avec le goût du départ. Avec l’air paisible de ceux qui sentent un nouveau monde qui explose en eux en même temps qu’il ne se passe rien derrière cette vitre, à la fenêtre. La femme a enlevé ses bottes et mis des chaussons brillants, l’homme a des cheveux gominés. Ils ont un grand sac qu’ils aiment ouvrir. Comme des gens qui regardent un sac dans lequel on perçoit aussi l’autre vie. Celle où ils vont peut-être ce soir. Dans l’autre pays, La Lettonie, Riga. En Europe cette fois. Alors ils sont comme des gens qui regardent une ville attentivement... mais de loin. Et le jeune homme qui arrive des pays très lointains où l’on baigne des petits bateaux en papier dans l’eau des caniveaux, ce jeune homme-là sent que le couple devant lui ressemble au changement qui traverse peut-être maintenant, entier, à lui seul, ce wagon-là. Et tous les gens qui regardent Moscou s’éloigner, briller, briller peut-être encore un peu, inutilement. Une main frappe contre une autre, un sourire, et il est bouleversant d’apercevoir la simplicité d’un changement promis. Il y a eu des sourires, et des belles femmes qui ont amené ce changement. La pluie, une gare et l’autre. Le jeune homme revient sur ses pas, ceux de l’année passée. Il regarde la ville dehors.
Il y a un ouvrier devant lui. Un homme dont les mains sont épaisses. C’est reconnaissable. Un homme qui en impose avec ses mains, administre des changements. Il a un fin sourire et la frange d’un adolescent, haute, droite. Lui aussi se réjouit d’un voyage qu’il a peut-être déjà rêvé plusieurs nuits, plusieurs mois. A moins que ce ne soient des années. A moins que ce ne soit une vie qui se destine dans ce train, qui se destine vers ce qu’elle avait toujours voulu être. Une vie d’homme qui sourit finement, une vie avec un air reposé... et des grosses mains. Des grosses mains au repos. A moins que cette vie vieille de quarante années au moins ne se soit réveillée que ce soir, pour se dire qu’il y avait un intérêt à être cette vie. Cette vie aurait à peine un an ce soir. Peut-être seulement quelques minutes, bientôt quelques heures. A moins que ce ne soient que des gens qui regardent une ville derrière la vitre d’un train. Et que cet homme soit juste l’un d’entre eux.
Une mère boit aussi un thé avec sa fille. Deux femmes blondes avec vingt ans de différence. C’est peut-être ça. Une mère et une fille qui regardent aussi une ville qui s’éloigne dehors. Et la plus âgée comme l’autre glisse des fins sourires de départ au jeune homme qui vient de pays très loin à l’Est. Les petits gâteaux craquent gentiment sous les dents. Le train roule et le jeune homme imagine que sa vie recommence ce soir. Une vie qui dit à la précédente, son congé. Avec humilité, sans parler de haut, sans pousser. Il sent que la nouvelle, la toute nouvelle, monte en lui comme les mains de ce couple, comme ces regards qui voient la ville dehors, émerveillés. Emerveillés et distants. Emerveillés et plus absents encore que la ville ne va l’être bientôt tout à fait.
12:35 Publié dans Russie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Moscou, nouvelle, lecture, Riga, Lettonie





